Histoire du patriarche Soldanache

Publié le par jacques Brethé

Histoire du patriarche Soldanache, le seigneur des alpages.

 

            Le patriarche Soldanache vivait en seigneur bon enfant dans son immense vallée enserrée entre de hautes montagnes difficilement franchissables. Isolée et quelque peu repliée sur elle-même, voire sauvage, sa petite communauté vivait en autarcie. Une minuscule ville, quelques gros villages, des habitations dispersées rassemblant deux ou trois familles, des routes et des chemins sinueux, un domaine poissonneux, une agriculture réduite mais des troupeaux importants, chèvres, brebis, moutons, vaches, boeufs, tout ce petit monde gambadant au gré de la maturité des pâturages, fournissant une saine nourriture de base, le lait tiède à la mamelle, la crème si délicieuse mêlée aux fruits sauvages, le beurre, les fromages différemment parfumés selon les herbes consommées sans compter la fourniture de viandes si recherchées, le parfum des agneaux grillés sur la braise le soir comme récompense, c’était la vie rêvée et surtout dans ce paysage grandiose avec ces monts qui n’en finissaient pas de gravir le ciel.

 

            Soldanache, cheveux blancs, barbe rare usée par le souffle des traverses, pour faciliter le petit commerce et les échanges dans son autarcique vallée décida sur les conseils de son ministre des finances bien au courant de ce qui se pratiquait de mieux à l’étranger de transformer l’or de ses caves, tout son or sans en excepter une once en belles pièces de monnaie et de les mettre en circulation contre travaux et services rendus. Il commandait, ses sujets exécutaient et il leur remettait en contrepartie des pièces qui mettaient d’étranges lueurs dans leur regard et ces pièces si belles à voir disparaissaient au fond de goussets bien fermés. Ce serait l’abandon du troc, d’une société archaïque pour une société moderne, plus dynamique, entreprenante et plus juste. On allait changer de civilisation. Et quelle admiration pour ses pièces, à l’avers son effigie fière allure, à l’envers le mont cristallin Porteciel, sommet des plus sacrés incendié le soir lorsque le soleil lui adressait ses adieux.

 

            La tête bouillonnante, sûr d’ouvrir une porte d’un meilleur futur, Soldanache convoqua ses cinq enfants et leur donna à chacun un secteur à gérer. Agricolabor s’offrit pour le développement de l’agriculture, Agnelain s’empara de la gestion de l’élevage, Baleine opta pour la pisciculture, Trémolor se consacra à la création et à l’entretien des voies de communication, Boniface hérita du souci de l’éducation et de la culture. Bien entendu pour la bonne gestion de leurs entreprises, le seigneur des alpages remit à chacun un lourd sac contenant 1 000 deutères en leur demandant de lui rendre compte dans un an de leur gestion, de lui restituer son avance avec un petit intérêt de 5% comme cela se pratiquait dans les bonnes sociétés civilisées à la pointe du progrès au dire de son ministre des finances. Aveuglés et alourdis, ses enfants le remercièrent de la confiance que leur seigneur de père leur accordait et se mirent gaiement au travail.

 

            L’année écoulée les cinq régisseurs de l’infinie vallée longitudinale se présentèrent devant Soldanache, leur seigneur de père pour lui rendre compte de leur gestion et lui restituer les sommes avancées avec un petit intérêt de 5% comme convenu.

 

            Agricolabor qui s’était chargé de l’agriculture avait décidé avec toute son équipe de doubler les surfaces emblavées pour assurer l’autonomie de la vallée. Il avait investi, ici des murs de soutènement pour disposer de larges plateaux de terres à céréales, là la pose de clôture pour éviter aux gourmands troupeaux de déguster ses blés en herbe ; il avait bien entendu versé des salaires, acheté d’excellentes semences ; la production avait été bonne mais la vente des récoltes ne lui permettait pas de rembourser la somme avancée, il ne disposait que de 800 deutères. Il faudra attendre encore un an « car, disait-il, les investissements ne seront plus à renouveler et toute la vente des récoltes tombera dans son escarcelle ». Il avait à peine terminé sa remarque que sire Pincebec de s’écrier : « Et si les ventres affamés ne disposent pas de belles pièces à la fière effigie du seigneur des alpages à qui vendras-tu tes produits ? » Cette sotte remarque prononcée sur un ton acerbe doucha le gentil conseil. Soldanache dévisagea l’impertinent intervenant et demeura pensif, il venait de se perdre dans des pensées étranges. Ses belles pièces à son effigie pourraient bien s’accumuler sur certains comptes, chez les gros fournisseurs qui n’ont pas beaucoup de bouches à nourrir et les petites dents ne disposeraient de rien. Les belles denrées cultivées avec soin par Agricolabor ne trouveraient pas preneurs.

            Agnelain, chargé du vaste troupeau, avait bien investi et bien vendu Les agneaux et les grassouillets veaux s’étaient arrachés à toutes les foires et sur tous les marchés. Il avait eu le sentiment que les belles pièces distribuées par ses frères se retrouvaient dans sa besace, elles avaient circulé et comme lasses, elles avaient chu dans son tiroir. Il pouvait rendre à son patriarche de père les 1 000 deutères et en sus les 5% d’intérêt et ajouta-t-il à mi-voix « mon sac n’est pas tout à fait vide, ce soir un grand méchoui en famille ». Soldanache le regarda dubitatf, Agnelain s’était enrichi même si sa maigre fortune demeurait dans les caisses de l’Etat. La nécessité du vivre avait imposé sa marque, la consommation écoulait la production mais encore fallait-il que les goussets soient bien garnis et qui les garnirait puisqu’une fois son stock distribué et rassemblé sur quelques comptes, il n’y aurait plus rien pour les autres. Son ministre des finances le conduisait dans une impasse. Ceux qui avaient vendu des terres et reçu de grosses pièces à sa fière effigie ne mettraient pas de sitôt en circulation leur avoir et à la fin certains en seraient privés. « Si je cesse de distribuer de la monnaie à tous mes gens régulièrement, tous les échanges se bloquent et comment puis-je en créer puisque j’ai coulé tout mon or ? Et ces intérêts qu’on me demande de percevoir comme si la monnaie était un vivant capable de se reproduire, n’est-ce pas pure folie, inconséquence, ma tonne d’or ne fait pas de petits ! »

 

            Baleine, le pisciculteur avait su si bien, entouré des meilleurs connaisseurs, aménagé les cours des rivières et les bassins que les truites en avaient profité pour se multiplier et nourrir tous les gourmands de la longitudinale vallée. Lui aussi ajoutait 5% d’intérêt à la première somme et il conservait quelque part un petit trésor de guerre. Les besoins de la consommation stimulaient la production, c’était le nerf de la petite économie. Pas de clients, pas d’industrie. Et aussi pas de monnaie, pas de clients. Une boucle. On ne peut tourner en rond éternellement. Qui alimente le cercle des convives ? Qui donne le coup d’envoi de la partie ?

 

            Trémolor à la tête de son district des voies de communication, entretien et création avait tout distribué en salaires et en achat de matériels et de matériaux. Les retombées en droit de péage ne pouvaient en une année récupérer les investissements et il ne disposait que d’une poignée de deutères « mais, dit-il, ce sera sur plusieurs décennies que je récupérerai. Tous les travaux réalisés dureront certains plusieurs siècles si l’on sait les entretenir et il convient de répartir la charge sur les utilisateurs futurs. C’est l’immense chaîne des générations »  Soldanache le félicita de son audace et de son pari sur l’avenir. « La monnaie est faite pour servir. Déposée dans une cave, elle moisit. Et puis il ajouta, les salaires que tu as versés ont servi aux achats des familles qui ont tant profité à tes frères agriculteurs, éleveurs, pisciculteurs. La monnaie a tourné dans la vallée, elle ne s’est pas envolée, elle n’a pas fondu en changeant de main ». Il se tut et sa réflexion se poursuivit dans le silence. « Trémolor a bien investi, une partie de la monnaie distribué est revenue dans les escarcelles des nourriciers mais celle qu’il a remise aux gros investisseurs demeure sur leur compte. J’enrichis mes sujets en vidant ma caisse et quand j’aurai tout distribué que se passera-t-il ?

 

Boniface, chargé de l’éducation et de la culture n’avait rien à disposer. Sa caisse était vide, elle était extrêmement légère et il était angoissé devant les futures échéances. Il avait distribué l’essentiel de son trésor en salaires, construit quelques écoles, créé des spectacles et perçu de maigres compensations. « Mais, disait-il, c’était le ministère le plus productif de la société. Il formait des hommes libres et capables, débarrassés des préjugés, tous les cadres destinés à diriger et à rentabiliser les équipements de la vallée. C’est de l’institution éducative que sortent tous les ingénieurs, tous les médecins, tous les penseurs qui tirent une société et que sans ses chercheurs de pointe une société périclite ». Et savant comme il l’était, il allait commencer à rappeler les grandes civilisations du passé pour illustrer son propos lorsque le seigneur des alpages l’interrompit pour le féliciter de sa foi, de son souci d’éduquer. « Père, reprit Boniface, la monnaie que tu m’as remise a circulé comme un fluide, un courant transporteur de biens. Rien n’a échappé à la vallée aux sommets argentés ».

 

            Soldanache apprécia les remarques de Boniface qui ne possédait rien, qui avait tout distribué mais qui avait solidifié leur fragile société en préparant l’avenir. Tout est dans la pensée. C’est elle qui irrigue le monde, cesser de penser, c’est en quelque sorte n’être plus. Troublé par son impuissance à créer de l’or, son trésor bientôt à sec, et pourtant tout son or dans la vallée comment allait-il faire pour que tout cet or revienne dans sa main avec un intérêt comme le pratiquaient les civilisations hautement avancées. Cela, il ne le comprenait pas. Il vivait en autarcie. Aucun apport de l’extérieur n’était envisageable.

 

            Soldanache, le seigneur des alpages convoqua son petit conseil d’experts de la finance, tous bien instruits de ce qui se pratiquait à l’étranger. « La solution est toute simple, dit Avalor, pour faire remonter dans tes caisses l’or aux mains de tes sujets. Tu émets des bons que tu appelleras ­du trésor. Tu te rends compte de la fascination et tu t’engageras contre les belles pièces d’or à ton effigie que te remettront tes chers sujets à leur donner un bon en papier signé de ta belle écriture, estampillé, timbré où tu t’engages à le leur échanger dans deux ou trois ans, voire plus contre de belles pièces avec un intérêt. Pièces contre papier authentifié et le temps produisant papier contre pièces supplémentaires. Ainsi tu récupères ton or pendant que tes chers sujets récupèrent des promesses. Toujours est-il que ton trésor retrouve son or et que tu peux à nouveau financer toutes tes entreprises, garder ton prestige et imposer ton autorité. - Mais alors comment pourrai-je rembourser tous les bons avec intérêt si mes chers sujets se présentent à la banque ? Je n’ai émis que 5 000 deutères et je ne dispose plus d’un gramme d’or. Demander à la monnaie émise qu’elle produise un intérêt, c’est une folie que je n’avais pas aperçue lorsque j’ai adressé cette demande à mes enfants. Si j’ai créé 5 000 deutères, je ne pourrai jamais recevoir 25 deutères en plus. Le prêt à intérêt me semble une aberration pour un Etat. La monnaie ne crée pas la monnaie, la monnaie ne vise pas la monnaie, elle n’est pas son propre but ». Et le patriarche Soldanache commençait à se fâcher et surtout contre lui-même car il n’avait pas reconnu d’emblée que la monnaie n’avait pas à produire de la monnaie, elle ne s’auto-créait pas.

 

            « Tu es bien simplet, reprit Avalor, sans se démonter. Rien n’est plus facile pour un patriarche qui inspire confiance et sait organiser publicité et propagande. Tu émets des bons du trésor mais tu en émets toujours. Lorsque les premiers viendront à échéance, d’autres t’auront rapporté de l’or et si tu sais choisir tes commerciaux au moment où l’on remet à l’intéressé ses belles pièces d’or, on lui fait valoir qu’il en avait placé dix et qu’il en reçoit douze maintenant et que s’il échangeait ces douze pièces rutilantes contre de nouveaux bons du trésor dans quelques années ce serait quinze, vingt, trente belles pièces qu’il recevrait. Avec un peu d’habileté et de flatterie, ton aimable sujet risque de se laisser séduire. Ainsi ton trésor est toujours alimenté mais tu dois assurer la confiance. Ta monnaie descendue de ta frappe remonte à sa source et si tu sais maintenir la stabilité des prix, chacun vivra et ne s’apercevra de rien. La monnaie va et vient, elle lie prince et sujet, elle circule, elle ne s’évanouit pas, elle ne s’use pas ».

 

            Fasciné, interloqué, provoqué, Soldanache à la tête blanchie reprit « Si je comprends bien, je réemprunte à mes sujets les sommes mises à leur disposition en leur promettant des intérêts que la monnaie ne saurait produire et pour tout camoufler, je vais de surenchère en surenchère. Ils ont du papier et je possède leur or et si tous accouraient aux guichets pour récupérer leur or, j’aurais bonne mine, ce serait la banqueroute ».

 

            « Tu es toujours aussi simplet, de rétorquer Avalor avec l’assurance des maîtres-menteurs. Dès que cette situation se dessinera, le rush de tous à la banque pour réclamer leur or, tu décides de l’inconvertibilité de tes bons en or et tu décides que ces bons pourront s’échanger et être remis pour paiement. Le plus élégant consistera à les transformer en billets, ton stock d’or servant de garantie. Un peu d’or, une bonne dose de confiance, la stabilité des prix et le tour est joué ».

 

            « Des tours de magiciens, ce n’est pas sérieux,  de s’écrier notre patriarche. Tu ne me donnes pas la solution. Au fond la référence à l’or pourrait disparaître. De la monnaie garantie sur rien, est-ce encore de la monnaie ?  Et dis donc, lança le patriarche au maître-menteur Avalor, si tous mes sujets perdaient confiance dans ma monnaie et n’en voulaient plus prétextant que mon stock d’or est nettement insuffisant, que se passerait-il, beau parleur ? - Il se passerait que tout s’écroulerait, ce serait la banqueroute, la ruine, la misère, la rupture de tous les liens sociaux, la révolution, la guerre civile et ton départ pour l’exil loin de tes montagnes adorées »

 

            « Alors, reprit Soldanache, la monnaie comme Janus a double visage, un profil gai comme lien entre les hommes, attribut de la société, princesse des échanges et du commerce ; un profil pervers dès qu’elle n’est pas tenue par une main ferme, capable de la contenir en lui interdisant de galoper et de s’enfler. - Tu n’as pas tort, poursuivit Avalor, mais tu possèdes encore un autre moyen efficace de rappeler dans ton trésor l’or que tu as distribué. - Lequel ?  interrogea notre patriarche. -  La toile infinie des taxes et des impôts, tu donnes de ta généreuse main droite et tu reprends subrepticement de la gauche Il s’agit d’un moyen efficace de renflouer sans cesse ton tonneau des danaïdes ».

 

            Le seigneur des alpages s’enfonça dans son fauteuil, oppressé, abasourdi. Il n’avait pas encore songé à ce détour.

 

            « Mais les impôts et les taxes, continua-t-il, il faut les justifier. »

 

            « Jeu d’enfant, reprit Avalor avec douceur. Comme seigneur et responsable de la longitudinale vallée, tu dois assurer la sécurité, les communications, la santé, l’éducation... tous services qui engendrent des frais et personne ne refusera de participer au règlement. Ainsi tu remplis ton tonneau. Boniface t’a laissé une lourde facture pour l’éducation et la culture. C’est en répartissant les charges sur tous que tu retrouveras des finances suffisantes.

 

            Un peu rassuré mais troublé, quelque chose lui échappait, Soldanache congédia son conseil d’experts financiers et se retira pour examiner la situation seul à seul comme il l’affectait et la nuit venue, il s’endormit profondément espérant que le sommeil régénérerait son cerveau pour qu’il devienne un instrument au service de l’esprit.

 

            Pendant son sommeil, il se retrouva comme dans un autre monde, une sensation d’étrangeté et de sérénité, un bien-être immense, dépaysé et pourtant dans un paysage familier, fraîcheur et allégresse, atmosphère de fête et de sérieux tout à la fois, il se sentait perdu lorsqu’il aperçut une jeune femme, alerte, pieds nus, au visage lumineux qui allait d’un côté à l’autre d’une allée douce comme miel car tapissée d’une herbe si verte, à la rencontre d’hommes et de femmes qui lui offraient des biens qu’ils avaient confectionnés et en retour elle leur remettait comme une reconnaissance un billet si beau. Et elle allait ainsi de l’un à l’autre. Et ça n’en finissait pas. Toujours des billets qui jaillissaient dès qu’elle touchait un objet et ce qui l’intrigua, ce fut d’apercevoir qu’après son passage ceux qui avaient reçu ce précieux sésame en remettaient à d’autres en échange des belles marchandises qu’ils portaient. C’était à la fois fascinant et magique. D’où sortait-elle ses billets ? Elle ne portait aucun sac. Il suffisait qu’elle touche pour qu’au contact de ses doigts jaillissent ces figures recherchées. C’est son doigté qui demeurait extraordinaire avec cette belle étincelle rose qui illuminait, un courant passait et un billet fragile comme la vie et fort de sa caution apparaissait. Cette vision dura longtemps, très longtemps comme si le dieu de la vallée avait posé sa main sur le front de notre patriarche en le maintenant endormi.

 

            Il faisait jour quand Soldanache s’éveilla. Ni l’aube ni l’aurore n’avaient ouvert ses paupières alourdies. Chacun vaquait à ses affaires et lui avait du mal à comprendre la signification de cette vision. Une fée l’avait fasciné et bercé d’illusions, elle distribuait, princesse généreuse des reconnaissances et encore des reconnaissances à tous ceux qui la sollicitaient. Etait-ce une facétie de la nuit ou un signe, un avertissement et alors il fallait en tenir compte. Il se retira en lui-même convaincu que l’idée jaillirait d’elle-même dès qu’elle le sentirait désencombré de tout, disponible et réceptif.

 

            « Au fond, cette fée, elle ne crée rien. Elle ne fait que reconnaître un bien mais la monnaie qu’elle émet qui ne vient pas de son trésor, appartient à ceux qui lui ont remis ce bien et ils peuvent entre eux se servir de cette reconnaissance pour échanger. Je commence à comprendre. Je dois conclure un pacte avec mes chers sujets. Je reconnais leurs travaux et leurs services. La monnaie naît de leurs efforts avec ma caution et ma garantie. Tout est dans la pensée, un projet, une exécution, une reconnaissance. La question prioritaire n’est pas « as-tu de la monnaie pour entreprendre mais as-tu des idées et des projets à faire reconnaître ? »

 

            Soldanache convoqua les membres de son conseil d’experts financiers pour leur faire part des révélations de sa vision. Avalor fut stupéfait dans un premier temps. « L’or ne servait plus à rien. Il devenait un simple métal, la fée l’avait dépouillé de ses attributs divins, ce n’était plus une idole ni un garant mais une marchandise de poids et précieuse puisqu’il fallait tellement d’effort pour l’extraire et le purifier et seulement une marchandise » Il en avait le coeur brisé. Et brusquement il explosa surexcité « Alors la toile infinie des taxes et des impôts tombe aux oubliettes ! Plus d’impôts mais des services. L’Etat n’a plus à se soucier de remplir son trésor, il n’en possède pas, il n’a rien, il se contente de commander, de faire exécuter, de reconnaître et toute la monnaie appartient à ses sujets »

Et il n’en revenait pas de sa découverte.

 

            Soldanache avait bien compris qu'il ne devait ni pouvait faire remonter sa monnaie dans ses caisses. Faire remonter sa monnaie, c'était priver son peuple de son instrument d'échange et la vie cessait ou se poursuivait dans les pires conditions, un retour au troc. Tu me donnes un agneau, je te donnerai en retour des bottes de foin. Tape dans ma main. Marché conclu. Monnaie de pensée, monnaie de confiance encore plus fluide que la monnaie électronique. Et cela fonctionne mais c'est moins pratique surtout pour l'échange des services. Je suis médecin, je soigne des éleveurs, ils me paient en têtes de bétail, que vais-je en faire ? Je voudrais un bel appartement, le maçon va-t-il accepter en échange du bétail à prendre chez tel ou tel éleveur. C'est un blocage pour l'évolution de la société, elle ne peut progresser et seuls ceux qui ont des propriétés, des produits pourront vraiment échanger. C'est le témoignage de l'histoire, tous les autres, les manoeuvres, les ouvriers n'ont rien, ils vivent sans monnaie, ils sont bloqués. L'invention de la monnaie moderne demeure une avancée capitale, c'est la reconnaissance du travail de tous, de la dignité de tous, de l'invitation lancée à tous de participer à la vie sociale mais elle suppose l'accord de tous, un engagement universel, solennel et sacré. C'est le ciment de la société et il faut discussion et échange entre les membres pour fixer la valeur des produits et services en fonction du temps investi et des compétences acquises. L'unité monétaire doit correspondre à la valeur d'une heure travaillée par un simple ouvrier et le total des heures payées à la fin du mois doit permettre au plus petit salaire de vivre en réglant logement, nourriture, vêtement, culture... C'est une question de dignité, personne n'a à mendier, à solliciter des aides et toujours cette idée que dans une société bien pensée, on passe au minimum d'un salaire à un salaire et demi aux deux tiers d'une carrière, ce qui revient approximativement à une progression de 2% par an et beaucoup d'emblée avec leur qualification seront dès le départ au-delà du salaire minimum.

 

            Non seulement Soldanache ne devait pas faire remonter la monnaie mais il ne le pouvait pas. La monnaie acquise par ses sujets était bien leur monnaie, la reconnaissance de leur travail, de leur service, elle leur appartenait, ils s'étaient dessaisis d'un bien pour en acquérir un autre sans visage mais bien réel, qu'on pouvait conserver en attendant de l'échanger pour un autre produit ayant visage cette fois, ils s'étaient dessaisis en toute confiance sur la parole et la garantie de leur Seigneur de la longitudinale vallée, tout reposait sur la parole donnée et échangée, "tape dans ma main" et s'il voulait reprendre sa monnaie, il n'avait aucun moyen, "redonne-moi mon or - mais c'est le mien désormais, je ne l'ai pas volé. C'est avec ton accord, selon la convention passée que je l'ai acquis". Cette monnaie, Soldanache comprenait bien qu'elle lui avait glissé des doigts tout naturellement, qu'il devait toujours alimenter, ne rien récupérer, qu'elle ne remontait jamais sans briser un élan, qu'il ne possédait pas de trésor, qu'il n'avait rien à prendre sur ses sujets, que les taxes et les impôts revenaient à reprendre ses largesses, à briser le mouvement mais il lui restait l'essentiel, le pouvoir de reconnaître avec l'accord de tous le travail, les services, le mérite en inscrivant sur les comptes une somme qui se transformerait avec son sceau en monnaie que tout le monde devait accepter. La monnaie devenait un être de raison indépendant, la matérialisation immatérielle, spirituelle d'une reconnaissance et qu'elle pouvait circuler à la vitesse de l'éclair. Bloquée sur un compte immuable, en attente, en réserve comme une propriété et disponible pour s'échanger avec un bien, un être de raison garanti par la société et ses lois, aussi immatériel et réel que l'esprit. C'est le monde de l'homme, le monde de la pensée, la pensée apanage de notre espèce, notre lieu de vie, nous sommes plus dans le monde de la pensée que dans le monde matériel, l'invisible tisse autour de nous des liens impossibles à rompre. Une parole et l'idée qu'elle exprime a plus de poids qu'une montagne d'or, renoncer à mon engagement en échange d'une poignée de pièces jaunes, jamais et l'on préfère périr assassiné pour rejoindre le monde des esprits, le nôtre par excellence.

           

            Ce qu'avait omis de rendre public, Soldanache, c'est la réflexion d'Avalor sur l'inflation. "Ton stock d'or, avait soutenu Avalor, peut garantir de plus en plus de monnaie et stimuler les affaires, combattre le chômage en laissant filer l'inflation, un des ressorts d'une économie prospère.

 

            - Comment cela ?

 

            - Tu favorises l'augmentation des prix, une petite inflation de 2% par an, dit Avalor sur un ton doucereux.

 

            - Ton langage doucereux me laisse entrevoir le pire comme si tu introduisais un poison, une drogue dans l'économie de notre société, une enflure qui fera tout éclater.

 

            - Personne ne s'en rendra compte

 

            - Comment cela ? Une inflation de 2% l'an, cela produit une perte du pouvoir d'achat de 10% en seulement cinq ans. Ceux qui vivaient difficilement avec leurs revenus, cinq ans plus tard seront dans la misère et toute une large tranche les rejoindront. Les petits, les retraités seront ruinés. Tu n'es pas sérieux.

 

            - Tu parles bien vite sans réfléchir, Seigneur. Tu ajusteras, tu augmenteras les revenus

 

            - Ainsi ce sera la course et ma monnaie ne vaudra pas grand chose. Avec un deutère, je me procurais des vivres pour la semaine et maintenant, il m'en faut deux. Mon pécule a fondu. C'est malhonnêteté. Ce n'est pas la solution. La monnaie doit demeurer une valeur stable, garantie, c'est mon travail, ma vie et celle de ma famille. Si elle venait à perdre de sa valeur continuellement, qui voudrait en recevoir pour reconnaissance de son travail. Tu brises le commerce et les échanges, tu crées un climat d'insécurité propre aux désordres. Il y aura les profiteurs et les autres. Avalor, cria presque Soldanache, tu n'es pas digne de mon conseil. Tu détruis un lien sacré, tu sapes la confiance, le pacte d'amitié si nécessaire à la cohésion de toute société.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Alain Poitras 16/05/2013 03:34

Bravo Jacques,

Ce beau texte ainsi que tout ton blog sont vraiment instructif. Je me demandais pourquoi tu avais donné le nom Deutère à la monnaie équivalente à une heure de travail, c'est très romantique.
J'avais pensé à appeler une telle monnaie UTU pour "unité de travail universel" ou UWU en anglais pour "universal working unit" mais Deutère, c'est très bien aussi.

Je crois qu'une telle unité de monnaie d'échange et de compte jumelée à la création monétaire au besoin par les États et non celle basée sur l'effet multiplicateur du crédit par les banques
mettrait vite fin à tous les problèmes et la pauvreté dans le monde.

Il faudrait aussi mettre fin à plusieurs autres illogismes du capitalisme mais ces deux points sont les plus importants.